L'homme des hauteurs et les hommes du torrent

 

Effrayante, écrasante est la masse des volumes publiés sur les questions religieuses : Livres Sacrés, Commentaires, Apologétique, Histoire des Religions et, depuis le XVIIIe siècle surtout, Critique des textes, Etudes sur les Mythes, sur l’Evolution des religions, recherches sur la Nature de la Foi, sur ses origines ! Ces livres, la grande salle de la Bibliothèque Nationale ne suffirait pas à les contenir. Epouvantable, atroce est la pensée des flots de sang versés, des tortures endurées depuis les temps primitifs jusqu'à nos jours au nom de ces deux mots : le Dogme, la Foi !

Et je vais scandaliser peut-être des cœurs sincères, ajouter encore quelques pages — que je voudrais définitives, les dernières, ô vanité ! — à tout ce qui a déjà été écrit en essayant de détruire le prestige de ces deux fantômes : la Foi, le Dogme. Songer que ces mots creux, ces idées troubles, fausses, ont fait noircir des milliards de pages, usé tant de minutes à jamais perdues, supprimé tant de vies précieuses !

Ce qui existe, c'est l'homme, avec un cœur qui aime, qui voudrait être aimé, comprendre davantage pour mieux aimer. Et c'est tout. Voilà ce que nous sentons, ce que nous savons, ce qui naît en nous, avec nous. L'homme aime dès qu'il pense. Comme le fœtus, dès que, détaché de sa mère, il est devenu un Moi, ouvre la bouche, cherche l'air dans un premier cri, de même l'âme humaine, dès qu'elle pense — et c'est bien vite — aime, cherche l'amour, tend ses bras aux caresses de la nature et à celles des hommes.

Alors surgit devant lui un homme avec des statues ou une femme avec des poupées, tous deux  le captivant de chants, d'images attrayantes, parlant de dangers mystérieux, de livres sacrés, de promesses, de menaces, de secrets. Dès qu'un homme vous dit : Voici le Livre sacré, voici le seul, le vrai Livre ; voici le Credo qu'il faut savoir ; venez à mon temple... Soyez sûrs que vous avez devant vous un homme que l'orgueil, l'erreur ou plus souvent encore l'intérêt, font parler. Ne discutez pas ; fuyez, fuyez avec terreur !

Dès que, dans vos recherches, vos yeux tombent sur un livre intitulé : Critique de telle religion, Exposé de telle doctrine, Essai sur l'évolution des dogmes, etc... ne l'ouvrez pas ; fuyez, fuyez avec dégoût ! Bien plus, lorsqu'en vous même votre raison, inquiète, soulève des objections sur l'antinomie de la foi et de la science ; chassez ce fantôme ; retrouvez  la bonne route ; reprenez le calme ; regardez le ciel si profond, si beau ; la nature, le monde, vivants, harmonieux ; fuyez votre raison ! Fuyez les démons que vous avez laissé pénétrer chez vous. Car ce ne seront ni les hommes, ni les livres, ni votre science qui vous donneront la solution du problème, ni le savoir, ni la paix. Certes, on peut écrire volumes sur volumes sans épuiser l'histoire des folies, des cruautés humaines. Certes, il y a eu des sectes, des chapelles, des autodafés, des prédications, et des rites depuis l'aurore des temps jusqu'à nos jours. Mais à quoi ont servi tous ces actes, à quoi nous servirait de les étudier et de les classer dans notre cerveau comme des fossiles ou des timbres-poste dans une collection ? Qu'y gagnerions nous ?

Celui qui de juif se fera chrétien, protestant, puis catholique, qu'aura-t-il acquis ? N'aura-t-il pas le même corps, le même cœur, inquiet, probablement du même scrupule ? Non ; le problème est autre et plus simple : il tient à ceci. Il existe deux catégories d'êtres humains, deux seulement. Il y a, d'une part, celui qui possède encore, épanoui, l'état d'esprit originel, qu'il avait à ses premiers jours et que nous appellerons l'esprit religieux (1) ; cet élan d'amour qu'il avait en germe, en puissance. Et celui-là peut appartenir à n'importe quelle secte, confession ou société ; celui-là cherche, désire le bonheur pour lui et pour les autres, aime, voudrait être aimé. Ce trouble qui l'émeut devant le beau, le pousse vers le bien, c'est un sentiment irrésistible, spontané, devant lequel il s'oublie entièrement. J'aime, je désire, je veux comprendre (c'est-à-dire : prendre en moi, réunir à l'unité en moi). Je cherche derrière l'objet, l’idée, sa traduction dans ma langue personnelle, son écho dans mon cœur, sa parenté avec cet Inconnu que je poursuis à travers tout l'univers, sous tous les phénomènes.

Est-ce seulement ce rapport à l’unité, un nombre, une place dans un système logique que je veux ? Non ; ce serait alors un pur jeu philosophique qui ne remplirait ni mon cœur, ni ma vie. C'est l'amour qui me presse et que j'appelle ; c'est un être vivant et aimant que je cherche, ce n'est pas une formule. Pourquoi ? Parce que je suis ainsi fait. Je ne prétends pas l'expliquer, mais je le sens, je le vis et cela surpasse toute explication. Le fait de formuler ce problème, le trouble qui m’émeut, me montrent déjà que la solution existe, que le problème est même résolu. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé » (en toi). Cette parole de Jésus, on la trouve exprimée, 4.000 ans avant sa venue, dans les textes des Sages de la Chine. C'est une ardeur impérieuse, non pas une devinette philosophique froide, indifférente ! Voilà la différence.

 

Ceux qui ont entretenu en eux ce feu divin, si peu soient-ils, en quelque famille, en quelque lieu que le destin les ait placés, grands du monde ou simples paysans, prêtres ou soldats, font partie du même groupe. A travers les espaces, ignorant même leurs existences, ils sont unis dans un même idéal. Aucune secte ne les attache et nulle race, nulle  profession n’élève de barrière entre eux. Cet état d'esprit ne se borne pas à être un sentiment improductif. Ceux qui le possèdent agissent : leurs actes sont simultanés, interchangeables, féconds. Du sentiment naît le Savoir, la connaissance réelle, le discernement des esprits (2). Leur vie est bienfaisante par son exemple. La route (3) se dévoile devant eux et ils peuvent l’indiquer aux autres. Cette route, c'est le renoncement au « Moi », l'abandon à l'Esprit, le chemin de la croix. « Non nobis Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam », disaient les Chevaliers du Temple. « Je n’agis pas ; le Tao m’agit », disait LAO TSEU et redirent, plus près de nous, les mystiques de l'Occident.

Mais ce n'est pas là une religion, non plus que ce n'était une science, une philosophie. La religion formule son Dieu, son Credo : c'est Chang-Ti, Manu, Tatloc, Jéhovah ou le Soleil. Elle crée des rites, des castes, des sanctions ; construit des temples et des cachots. Elle entre dans le monde pour la conquête de ce monde. L'esprit religieux ne formule, ne limite rien, sachant trop la fragilité de sa raison, la mobilité de son imagination. Il trouve l'UN présent dans la forêt comme dans la ville. Il ne matérialise pas l'esprit dans des mots ou dans des pierres ; au contraire, ils transmue la matière en esprit, sachant que « De ces pierres, Dieu peut faire naître des enfants d'Abraham » (4). Il sacrifie dans tous les temples et même sur les places publiques. Fait capital qui différencie l'esprit religieux de l'esprit du monde, fût-ce au milieu des académies ou des églises, c'est que l'esprit religieux est un sentiment et ne relève en rien de la démonstration ; c'est un amour, c'est l'Amour ; au lieu que l'esprit du monde est scientifique, repose sur l'expérience, sur le raisonnement, rejetant bien loin tout élément émotif.
 
Ceux qui composent cette deuxième classe de l'humanité, ce sont les gens pratiques, positifs : hommes d'affaires, d'action, les « struggle for lifers » qui observent, classent, raisonnent tout et cherchent à tirer parti le mieux possible de tout ce qui les entoure pour l'agrandissement de leur Moi. Ils peuvent atteindre, dans l'homme de science, dans l'homme d'Etat une grandeur considérable ; s'élever même à des hauteurs métaphysiques qui, à première vue, se confondent avec l'esprit religieux, mais qui en différent entièrement par ce fait qu'ils partent de la sensation, attachent au monde extérieur une importance primordiale, s'appuient sur la raison, la logique, comme moyen, et n'ont qu'un seul but : le développement de leur Moi au maximum de ses potentialités, fût-ce aux dépens d'autrui. C'est l'être de raison qui n'ouvre les digues de l'amour en lui, s'il lui convient, que sûr d'en retirer un profit immédiat ou futur.

Or, les données des sens, sur lesquelles il s'appuie, sont invérifiables ; nos sensations, subjectives, incommunicables. La raison est une machine, très perfectionnée, mais qui ne peut donner aucun résultat, aucun produit nouveau. Elle moud le grain ; elle ne saurait le produire. Si elle est employée par un cœur humain, dirigée et alimentée par lui, alors elle fournira un travail plus ou moins bon, selon la valeur de l'ouvrier : mais, même en ce cas, elle est incapable de nous révéler l'être et les sentiments de celui qui l'emploie. Le philosophe, lui, ne connaît que la raison, ne veut se servir que d'elle. Il part du néant et aboutit au néant : de l'inconnu dans l’infiniment grand à l'inconnu dans l’infirment petit, des nébuleuses à l'atome, de la masse inexistante à la force incompréhensible sans elle. II discute même les postulats dont il part. Et sur cette science il fonde une morale, une sociologie.

Ses productions matérielles, ses lois servent le mal avec autant d'intensité que le bien. Il s'entoure d'un brouillard, s'enchevêtre lui-même de liens (5) ; il se fait un vêtement de feuilles et de peaux de bêtes qui arrive à faire disparaître son propre corps. En cultivant la volonté, le Moi, il sème les germes des destructions futures ; et il ne peut en être autrement puisque son intelligence, opposée à l'Esprit, à I'Un, porte le sceau du Binaire, de la division en elle.

C'est ainsi que l’humanité se trouve divisée en deux catégories d’êtres qui, bien que parlant le même langage, bien qu'intimement mélangés dans leur vie quotidienne et sous le vernis de la plus parfaite courtoisie (6) sont et resteront éternellement ennemis. C'est même lorsqu'ils ont l'air d'être le plus parfaitement d'accord, c'est lorsqu'ils prononcent les mêmes phrases qu'ils sont le plus éloignés de cœur.  

Dans tous les pays, dans toutes les races et religions, on peut trouver des uns — en petit nombre — et des autres, en masse ; car l'égoïsme, la lutte pour la vie règnent dans l'humanité. Mais cette grande masse qui s'incline devant la Science, devant la Raison, la dernière déesse, n'a pas la puissance qu'on pourrait lui supposer. Intérêts, ambition, croyances font de chacun l'ennemi de celui qui devrait être son compagnon d'armes dans la bataille contre les défenseurs de l'Esprit. Les hommes d'action, de lutte, détruisent sans cesse, par la pratique même de leurs principes, ces nations qu'ils ont fondées par la conquête, entourées de frontières, de lois ; nations toujours bouleversées de trusts, de grèves, de guerres, de révolutions, jusqu’à ce qu'il n'y pousse plus que des ronces (7), marque des endroits où des troupes ont séjourné.

Au milieu d'eux, clairsemés dans le monde, sont les autres, ceux que nous avons appelés « hommes à l'esprit religieux ». Artisans, paysans, prêtres ou soldats, peu importe, ce sont les Justes dont parlent l'Ecriture et le Zohar, ceux dont un seul suffit à sauver une ville ; les ouvriers du Seigneur, les soutiens du monde. Ils vivent indiscernables au milieu de la foule, méprisés en général, loin des Collèges, des chapelles, plus loin encore des sociétés soi-disant initiatiques. Autour d'eux sont quelques « Hommes doués », comme les désigne le Yih King, qui vivent de leur lumière, qui respirent leurs âmes.

« C'est à ces hommes doués que nous parlons, que nous rappelons la sentence de Lao Tseu : « Revenez à la simplicité primitive » et l’enseignement du Christ : « Si vous ne devenez pas comme ces petits enfants, vous ne connaîtrez pas le royaume de Dieu ».

Car, dans sa simplicité primitive, l'homme possédait cette puissance d'amour (Chan) qui fait « l'homme de désir, puis l'homme-esprit. »  « La porte supérieure de son cœur s'ouvre : l'Esprit pénètre en lui ; il devient « UN » dans cet Esprit avec le Seigneur. Il a toute liberté, tout pouvoir, comme Paul, l'apôtre, l'a dit : « Le Seigneur est esprit et là où est l'esprit, là aussi est la liberté » (8).

 

C'est là le seul problème qui se pose et qu'il faut résoudre ; c'est la seule route (Tao) à suivre ; c'est la bonne nouvelle (Evangile) que, d'âge en âge, sous des formes diverses, les sages viennent redire, dont ils témoignent parfois au prix de leur vie, toujours au prix de leur paix et de leur bonheur, quand ils ne s’élèvent pas à cette suprême sainteté que N.S.J.C. a seul atteint sur les hauteurs de sa croix ».

 

19 Août 1926.

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(1)  « Jen Tché Thsou Sing Pen Chen » dit le premier verset du San Tseu King, texte qui peut dater de trois ou quatre mille ans avant J.-C. Cela signifie : « A sa naissance, l'homme apporte en lui une âme bonne. » L'âme de l'homme est tout amour ; elle naît en effet, de l'Esprit éternel, origine de tout ; elle participe de sa nature. LAO TSEU, le très ancien et vénéré philosophe (500 av. J.-C.) qui, dans son Tao-Te-King, développe les mêmes idées, dit que cet élan vital qui pousse l'âme à agir, à manifester ce principe de Bien intérieur à elle est le « Semen », la sève vitale qui monte, qui bouillonne en elle, comme l'éther traverse tout notre Cosmos, se manifestant, comme Protée, sous toutes les formes : chaleur, lumière, électricité, rayons ultra-gamma, Voilà la nature et la source de cet «Esprit religieux » (Chan) qui est en nous.

 

(2) Discerner les esprits, c'est reconnaître en chaque individu son « Mandat », son nom, la fonction pour laquelle il a été créé et l'aider à l’accomplissement de son oeuvre.


(3) Route ; deuxième acception du caractère « TAO ».

(4) Evangile selon Saint Luc, III. 8. Paroles de Jésus-Christ.

(5) LAO TSEU : Tao Te Ring. Ch. LVI.

(6) L'urbanité est la dernière, la plus superficielle des vertus et le commencement de la dissolution. Tao Te King ; Ch. XXXVII.

(7) Tao Te King. - Ch. XXX.

(8) Seconde Epître aux Corinthiens, III. 17.